C’est là que le titre prend son sens. La Sardaigne peut donner l’impression d’être une île dans l’île, car aux distances créées par la mer Tyrrhénienne s’ajoutent celles de sa géographie intérieure. La mer la sépare de la péninsule italienne et des grandes terres voisines ; montagnes, plaines discontinues, massifs et dépressions ont, eux, rendu moins directs les rapports entre le littoral, les bourgs de l’intérieur et les grandes villes.
Cette réalité ne justifie pas le vieux cliché d’une Sardaigne fermée, immobile ou hors de l’histoire. L’île a connu les routes phéniciennes, des présences carthaginoises, la domination romaine, des liens byzantins, la rivalité entre Pise et Gênes, le pouvoir aragonais, ainsi que des contacts continus avec la Corse, la péninsule Ibérique, l’Afrique du Nord et l’Italie continentale. Sa position au centre de la Méditerranée occidentale en a fait un lieu recherché par les marchands, les armées et les gouvernements venus d’ailleurs.[1]
La singularité sarde naît de la coexistence de deux mouvements. Vers l’extérieur, la mer ouvre des passages et des possibilités. À l’intérieur, les déplacements dépendent des routes, des saisons, des moyens disponibles et des temps de trajet. Une communauté de montagne peut se trouver à faible distance à vol d’oiseau du littoral et entretenir pourtant des liens quotidiens bien plus étroits avec son bourg, le marché voisin ou un autre centre de l’intérieur.
La Sardaigne n’est donc pas une périphérie naturelle de l’Italie. C’est une grande île méditerranéenne, dotée de sa propre structure géographique et habituée depuis longtemps à composer avec les distances.
La mer comme route
Pendant des siècles, la mer a été une frontière, mais aussi le chemin le plus rapide vers le lointain. Sur une carte de la Méditerranée occidentale, la Sardaigne se situe entre la péninsule italienne, la Corse, les Baléares, le sud de la France, les côtes d’Afrique du Nord et la péninsule Ibérique. Elle n’occupe pas une marge perdue de l’espace méditerranéen : elle appartient à un réseau de traversées maritimes qui a pesé dans l’histoire politique et économique de la région.
Les Phéniciens et les Carthaginois ont recherché sur l’île des abris, des ressources et des points de contrôle. Rome a compris l’intérêt de dominer cette portion de mer. Au fil des siècles, la Sardaigne est restée au centre des intérêts de puissances diverses, souvent plus grandes qu’elle. La succession des dominations extérieures ne décrit pourtant pas une île passive. Les villes, les élites locales, les communautés rurales et les pouvoirs territoriaux ont noué des alliances, résisté, négocié et adapté leurs pratiques.[2]
Les côtes n’ont jamais constitué un front homogène. Cagliari, ouverte sur son golfe et reliée à la plaine du Campidano, a rempli une fonction urbaine et portuaire très différente de celle d’Alghero, marquée par l’histoire catalane et par une continuité linguistique propre. Olbia et le nord-est ont regardé avec une attention particulière vers la Corse et la péninsule. Porto Torres a conservé une place importante dans le système des liaisons du nord. Carloforte, avec son histoire tabarchine, rappelle que les migrations peuvent laisser des traces durables jusque sur une petite île à l’intérieur de l’île.
La mer ne fait donc pas que séparer. Elle apporte des marchandises, des personnes, des langues, des habitudes alimentaires, des techniques et des idées. La Sardaigne a reçu des influences extérieures sans s’y dissoudre. Chaque passage a laissé des marques différentes dans les ports, les villes, les systèmes agricoles et les parlers locaux.
Cette ouverture côtière coexiste avec une autre expérience : celle des populations qui ont vécu pendant des générations loin des grands débarcadères. Pour de nombreuses communautés de l’intérieur, la Méditerranée était présente dans les marchandises arrivées de loin, les décisions politiques prises ailleurs et les migrations, mais moins dans la vie quotidienne. La mer pouvait être proche tout en restant difficile d’accès.
Un intérieur morcelé
Pour comprendre la Sardaigne, mieux vaut partir de l’intérieur que de la plage. L’île n’a pas une seule chaîne de montagnes ordonnée séparant nettement un côté de l’autre. Elle réunit des massifs granitiques, des reliefs calcaires, des plateaux basaltiques, des plaines, des vallées, des zones montagneuses et des tables rocheuses. Le Gennargentu, le Supramonte, la Barbagia, l’Ogliastra, le Logudoro, la Gallura, le Sulcis-Iglesiente et le Campidano relèvent de la même région, mais ont connu des conditions physiques et historiques très différentes.
Treccani décrit le relief sarde comme « fragmenté en de nombreux massifs », séparés par des plaines, des zones déprimées et des vallées. Cette même configuration a longtemps conditionné les communications : certaines liaisons étaient plus faciles le long de certains axes, tandis que d’autres imposaient des déplacements lents, sinueux et coûteux.[3]
Les montagnes n’ont jamais coupé entièrement les communautés les unes des autres. Il existait des sentiers, des chemins de transhumance, des foires, des marchés, des parcours pastoraux et des réseaux familiaux. La transhumance mettait différentes zones en relation, tandis que le commerce reliait des bourgs qui semblaient éloignés. Mais le coût des déplacements comptait. Transporter des produits, consulter un médecin, aller à l’école, rejoindre un port ou une ville exigeait plus de temps et de moyens que dans les plaines ou les centres côtiers mieux desservis.
En Sardaigne, la mer séparait du dehors, mais les montagnes séparaient souvent de ceux qui vivaient juste au-delà. Cette phrase n’a rien d’une loi générale. Elle rappelle que la distance réelle ne se mesure pas seulement en kilomètres. Un lieu peut être proche sur la carte et lointain dans la vie concrète.
C’est aussi pourquoi nombre de noms territoriaux sardes désignent bien davantage qu’une simple circonscription administrative. Barbagia, Ogliastra, Gallura ou Sulcis évoquent des cadres de vie, des productions, des manières d’habiter et des rapports différents avec le littoral, le pastoralisme, l’agriculture, les mines et les villes.
Des côtes à défendre
Aujourd’hui, l’image de la Sardaigne se confond souvent avec la mer : villages touristiques, plages, résidences secondaires, ports de plaisance. Cette image est récente et ne couvre qu’une partie de l’histoire de l’île. Pendant des siècles, de nombreuses zones côtières ont été exposées, parfois insalubres, et, sur certains tronçons, marquées par les étangs et les marais. Les incursions venues de la mer, le paludisme et la difficulté à surveiller de longs littoraux rendaient certaines zones moins attractives qu’elles ne le paraissent aujourd’hui.
Treccani rappelle que la configuration des côtes, tantôt escarpées, tantôt basses et entourées d’étangs ou de terrains marécageux, influait directement sur les communications et le peuplement.[3] Cela ne signifie pas que les côtes étaient vides ou que les Sardes vivaient loin de la mer par choix culturel. Cagliari, Alghero, Bosa, Oristano, Olbia, Porto Torres et bien d’autres centres montrent l’inverse. La pêche, le commerce, les activités portuaires et les liens avec les îles et les rivages voisins ont formé une part essentielle de l’économie sarde.
La différence tenait aux conditions locales. Certaines côtes offraient des ports, des terres fertiles, un accès aux routes maritimes et des possibilités d’échange. D’autres étaient plus vulnérables ou moins propices à un peuplement stable. Dans bien des cas, les bourgs se sont développés à quelque distance du rivage, dans des positions plus faciles à défendre ou plus saines. Le rapport à la mer variait d’une zone à l’autre et ne se laisse pas enfermer dans un modèle unique.
Cette histoire permet de comprendre un paradoxe contemporain. Le littoral peut concentrer investissements, tourisme et valeur immobilière, tandis que l’intérieur conserve des communautés, des patrimoines et des lieux moins visibles pour le grand public. Aucune de ces deux Sardaigne n’est plus authentique que l’autre. Toutes deux sont le résultat de siècles d’adaptation à des conditions différentes.
La question porte sur l’équilibre. Comment la croissance du littoral peut-elle aussi créer des possibilités pour les territoires de l’intérieur ? Comment les bourgs de l’intérieur peuvent-ils conserver des services, du travail et des habitants sans devenir de simples étapes de quelques heures ?
Des pierres et des pouvoirs
La civilisation nuragique sert souvent de raccourci pour évoquer une Sardaigne ancienne et mystérieuse. L’image est commode, mais elle réduit une histoire complexe à un ornement identitaire. Les nuraghi parlent d’abord d’organisation sociale, de techniques de construction, de contrôle du territoire et d’une très longue présence humaine sur l’île.
Su Nuraxi de Barumini, inscrit par l’UNESCO sur la Liste du patrimoine mondial, en est l’exemple le plus connu. Le site conserve un ensemble construit à l’âge du Bronze et utilisé pendant une très longue période, jusqu’à l’époque romaine. L’UNESCO le présente comme l’exemple le plus célèbre des nuraghi, ces structures défensives en pierre caractéristiques de la Sardaigne préhistorique.[4]
Cette profondeur historique compte parce qu’elle inscrit la Sardaigne dans une histoire ancienne et autonome, au lieu d’en faire un appendice tardif de la péninsule italienne. L’île abritait des sociétés complexes avant l’arrivée de Rome. Elle possédait des centres de pouvoir, des systèmes de peuplement, des échanges et des formes d’organisation qu’on ne peut transformer en légende sur les origines immuables des Sardes contemporains.
Après les périodes romaine et byzantine, l’île a également vu naître les giudicati. Les quatre principaux ordres territoriaux étaient Cagliari, Torres ou Logudoro, Arborea et Gallura. Treccani les décrit comme des structures autonomes nées dans les quatre partes qui divisaient la Sardaigne médiévale, gouvernées par des juges exerçant des fonctions royales.[5]
Les giudicati montrent que l’unité de l’île n’a jamais impliqué une uniformité politique. La Sardaigne a disposé de ses propres institutions et de rapports différenciés avec les villes maritimes, la papauté et la Couronne d’Aragon. Arborea a résisté plus longtemps à l’expansion aragonaise ; Torres regardait vers le nord-ouest ; Cagliari et Gallura suivaient d’autres réseaux territoriaux. La fragmentation géographique a ainsi trouvé des formes politiques et administratives.
Langues et frontières
La Sardaigne possède une forte identité régionale, mais elle ne parle pas d’une seule voix. Le sarde comprend des variétés et des traditions locales différentes, généralement rattachées aux aires campidanese, logudorese et nuorese. À leurs côtés existent le gallurese, le sassarese, le catalan d’Alghero et le tabarchin de Carloforte et de Calasetta.
Cette pluralité n’est pas un détail folklorique. Les langues et les variétés locales racontent les déplacements de population, les relations commerciales, les frontières politiques, les influences extérieures et les distances internes. Le catalan d’Alghero garde la mémoire de la présence aragonaise et catalane. Le tabarchin renvoie à l’histoire de communautés ligures passées par l’île tunisienne de Tabarka avant de s’établir dans le sud-ouest sarde. Le gallurese et le sassarese témoignent de liens historiques différents avec la Corse et avec l’espace linguistique du nord.
La Région autonome de Sardaigne reconnaît cette pluralité dans ses programmes d’enseignement et de protection linguistique, qui mentionnent le sarde, le catalan d’Alghero, le sassarese, le gallurese et le tabarchin.[6] Il n’est pas nécessaire de faire de chaque différence une frontière rigide. Les gens se déplacent, les parlers changent, l’italien est la langue commune de la vie publique et les jeunes générations vivent dans un contexte très différent de celui de leurs grands-parents.
Un fait demeure : l’identité sarde s’est construite par une négociation continue entre les appartenances locales et une conscience commune. On peut être issu d’un bourg, d’une sous-région, d’une ville côtière, d’une zone pastorale ou d’une communauté linguistique particulière et se sentir, dans le même temps, sarde.
Cette stratification permet d’éviter deux erreurs opposées. La première réduit l’île à une addition de cloisonnements locaux. La seconde la décrit comme un bloc uniforme. La Sardaigne est identifiable comme région précisément parce qu’elle réunit des différences aussi nettes.
Des économies variées
Le pastoralisme occupe une place importante dans l’histoire et dans l’image de la Sardaigne, surtout dans les zones de l’intérieur. Il serait pourtant réducteur d’en faire l’explication totale de l’économie insulaire. L’île a connu les agricultures de plaine, les cultures céréalières, la viticulture, la pêche, l’artisanat, le commerce maritime, l’élevage, l’extraction minière et les activités industrielles.
Le Campidano, par exemple, a favorisé des relations plus étroites entre la plaine, l’agriculture et les villes du sud. Le Sulcis-Iglesiente porte encore les traces de l’activité minière, qui a laissé des structures productives, des cités ouvrières, des infrastructures et des blessures environnementales. Le Parc géominier historique et environnemental de la Sardaigne rappelle combien l’histoire extractive a marqué l’île et son rapport à la Méditerranée.[7]
La Gallura a développé des relations particulières avec le nord et la Corse, tandis que l’Ogliastra a dû composer avec la proximité simultanée de la montagne et de la côte. En Barbagia et dans d’autres zones intérieures, l’élevage et les petits centres ont produit des formes de vie sociale différentes de celles des plaines ou des ports. Aucune géographie ne décide automatiquement du destin économique d’un territoire. Les ressources physiques comptent, mais les infrastructures, les politiques publiques, les marchés et les choix collectifs comptent aussi.
Le tourisme a déplacé de nombreux équilibres. Il apporte de l’emploi, une visibilité internationale, de nouvelles activités, la restauration de bâtiments et une demande pour les produits locaux. Il peut aussi alimenter l’emploi saisonnier, la hausse des prix du logement et une forte concentration des investissements dans les zones littorales. L’intérieur risque alors de devenir une excursion à la journée : un lieu à photographier, à goûter, puis à quitter avant le soir.
La Sardaigne contemporaine a besoin d’un rapport moins hiérarchique entre le littoral et l’intérieur. La mer ne devrait pas transformer certaines zones en vitrines et d’autres en arrière-plans. Des liens plus solides entre productions locales, services, transports, culture et travail peuvent donner aux territoires de vraies possibilités de rester habités.
Les distances d’aujourd’hui
Les ferries, les aéroports, l’automobile, les réseaux mobiles et Internet ont réduit de nombreuses distances. Ils ne les ont pas supprimées. Aujourd’hui, l’éloignement dépend aussi du prix d’un billet, de la fréquence des liaisons, de la qualité des routes, de l’accès aux soins, de la présence d’écoles, de la couverture numérique et de la possibilité de trouver un emploi sans être obligé de partir.
La Région autonome de Sardaigne continue de considérer la liaison entre les zones intérieures, les nœuds de transport et les principales portes d’entrée comme une question centrale de l’aménagement du territoire.[8] Le sujet dépasse la seule mobilité. Il touche au droit de rester, d’étudier, de se soigner, de créer une activité ou de vieillir dans son propre bourg sans être exclu des services essentiels.
Le dépeuplement de l’intérieur n’est pas un ancien destin qui reviendrait s’imposer. Il résulte de dynamiques contemporaines : faible natalité, départ des jeunes, vieillissement, rareté de l’emploi stable, éloignement des services et coût des déplacements. Au 31 décembre 2024, la Sardaigne comptait 1 562 381 habitants, soit 8 072 de moins qu’en 2023, selon le recensement de l’Istat.[9]
La Région a mis en place des mesures destinées aux petites communes et à la lutte contre le dépeuplement. En 2026, elle a recensé 278 communes de moins de 3 000 habitants et élargi le champ des interventions à de nombreuses communes allant jusqu’à 5 000 résidents.[10] Les aides peuvent être utiles, mais elles ne règlent pas tout. Un logement moins cher pèse peu sans services, école, médecin, transports fiables et possibilités de revenus.
La Sardaigne paraît parfaitement connectée à certaines périodes de l’année et très lointaine à d’autres. Elle peut accueillir des vols internationaux et compter des villages où l’accès à un service spécialisé demande des heures. Elle peut être proche de la Méditerranée et loin de son propre chef-lieu régional. Cette contradiction quotidienne, bien plus que n’importe quel stéréotype, explique l’idée d’une île dans l’île.
Un archipel intérieur
La Sardaigne n’est pas une île unique et uniforme. C’est un archipel intérieur de côtes, de plaines, de montagnes, de villes, de bourgs, de langues, d’activités économiques et de mémoires. La mer lui donne une place commune dans la Méditerranée ; les distances internes ont produit des expériences locales très différentes.
La raconter uniquement à travers le tourisme côtier revient à laisser de côté des pans entiers de son histoire. La raconter seulement par les villages de montagne, les bergers et les nuraghi produit une autre simplification. Cagliari n’est pas moins sarde qu’un petit centre de Barbagia. Alghero n’est pas une parenthèse étrangère parce qu’on y parle aussi catalan. Le Sulcis-Iglesiente ne peut être réduit à une côte ou à un ancien bassin minier. L’Ogliastra n’est pas seulement une terre de montagne, pas plus que la Gallura ne se confond avec le tourisme de luxe.
L’identité sarde ne vient ni d’un isolement pur ni d’un caractère immuable. Elle s’est construite dans une longue pratique d’adaptation aux mers, aux reliefs, aux invasions, aux migrations, aux marchés et aux différences locales. Elle peut ainsi être forte sans être monolithique.
La Sardaigne semble être une île dans l’île parce qu’elle contient de nombreux mondes différents. Certains regardent la mer chaque jour. D’autres l’atteignent après des virages, des vallées et des heures de route. Tous appartiennent pourtant à la même géographie méditerranéenne.
Bibliographie
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